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Conséquences de la dérégulation du marché et des prix de l’Electricité en Norvège

Le groupe Energie & Ressources comprend un membre qui habite (et milite) en Norvège. Il nous a fait part de ce qui se passe en Norvège sur les questions énergétiques et qui préfigure ce qui risque fort de se produire sous peu en France. Le cas de la Norvège nous a paru particulièrement instructif, pour plusieurs raisons : d’abord parce que la situation énergétique de la Norvège est proche de la nôtre (prédominance d’une énergie fortement décarbonée et longue histoire d’un puissant secteur nationalisé) et aussi parce que, même si la Norvège n’est pas membre de l’Europe, la plupart de ses politiciens sont fortement imprégnés de l’idéologie néolibérale qui dirige l’Europe. Malgré une forte contestation sociale, ces politiciens n’arrivent guère à imaginer des solutions autres que ponctuelles et inefficaces, alors que c’est la privatisation qui a permis la spéculation qui cause les hausses de prix.

Discussions entre Bruno CECCAROLI (BC, qui vit et travaille en Norvège), Jean-Luc DUCHATEAU (JLD) et Paul ACKER (PA),  groupe CNNR Energie & Ressources, décembre 2021 

BC : Comme dans beaucoup de pays européens, depuis le mois de novembre 2022, nous vivons en Norvège  une situation dramatique, les prix de l’électricité ayant explosé : des factures de 500 euros par mois  deviennent la norme. C’est intenable pour beaucoup de ménages, et c’est également critique pour  l’industrie, qui est souvent basée, jusqu’à ces dernières années, sur un coût de l’électricité historiquement  bas.

PA : Comment en est-on arrivé là alors que la Norvège est un grand producteur d’électricité et dispose d’un  excèdent de stockage et de production par rapport à sa consommation intérieure ? 

BC : Au 19esiècle, la Norvège est un pays très pauvre (parmi les plus pauvres d’Europe) et envoie  régulièrement des contingents d’émigrants aux E.U. A la fin du 19e et au début du 20e, quelques visionnaires  comprennent le parti que le pays pourrait tirer de ses ressources hydrographiques (relief accidenté, nombreux lacs, chutes d’eau et torrents). Le capital étranger (y compris français) est également à l’affut.  Aussi le législateur norvégien met en place des dispositions qui permettent de garder la maitrise sur les  ressources nationales. Une politique de concessions sur 100 ans permet aux investisseurs étrangers et aux  industriels d’investir dans les centrales hydroélectriques avec retour à l’état et aux collectivités locales par la  suite. Ce qui fait qu’aujourd’hui l’essentiel de l’appareil productif et distributif est dans les mains de l’état et  des collectivités locales. En 2021, l’Etat a perçu environ 28 milliards de couronnes norvégiennes (NOK, à  diviser en gros par 10 pour l’avoir en euros) de bénéfice sur cette ressource (taxes incluses). Les collectivités  locales reçoivent à peu près autant.

JLD : Est-ce que cela signifie que la distribution et la production restent aux mains de l’Etat et des  collectivités locales (ce qui n’est pas le cas en France où la distribution est effectuée, depuis 2007, en partie  par des groupes privés, comme Total par exemple) ? 

BC : Il faut préciser que l’Etat (environ 35 %, à travers l’entité Statkraft) et les collectivités (55 %) contrôlent  environ 90 % de la production, qui n’a jamais été un monopole. Il y a des compagnies, dont certaines sont  historiques (datant de la fin du 19esiècle), et une myriade de microcentrales (de l’ordre de 1 MW) chez des  particuliers (souvent des paysans qui possèdent un torrent ou une chute d’eau). Quelques compagnies  industrielles possèdent encore quelques centrales qui leur assurent leur propre approvisionnement  industriel en énergie. C’est le cas d’Hydro, le producteur norvégien d’aluminium. Le transport de l’électricité  n’est pas un monopole non plus mais, à travers la société Statsnett, l’Etat assure et contrôle 98 % du  transport.  

JLD : Est-ce qu’en Norvège ce sont les collectivités locales et l’Etat qui profitent de ce pactole ? Que font  alors l’Etat et les collectivités norvégiennes de cet argent ?

BC : L’Etat va collecter cette année 28 milliards de couronnes qui entreront dans son budget, sans  différentiation de dépenses (contrairement à ce qui se fait pour le pétrole et le gaz, dont une grande partie  est investie à l’étranger dans un fonds souverain, dit « fonds de pension »). Par extension, on peut en  déduire que les collectivités vont collecter quelques 30 milliards, qui alimentent leur budget ordinaire. Le  budget des communes est, pour l’essentiel, lié aux dépenses de l’état-providence : santé, éducation,  transports en commun. 

Bien que de propriété publique, les compagnies de production et de transport sont organisées en sociétés  commerciales, dont la vocation est de réaliser des profits. Leurs actionnaires, Etat et communes, les y  poussent. La logique en est purement capitaliste. Le commerce (achat et vente) est totalement libéralisé,  ou disons : dérégulé. Les contrats aux particuliers sont pour la plupart avec des sociétés de négoce qui ne  produisent ni ne transportent. D’énormes sommes sont mises en jeu dans ces transactions, une grande part  est gaspillée dans une concurrence stérile et certaines transactions se sont avérées très hasardeuses, entrainant des pertes sèches pour les acteurs qui y étaient associés. Voir le lien (en anglais) suivant : 

Ownership in the energy sector – Energifakta Norge 

L’Etat norvégien a dupliqué cette politique de concession dans les années 70 du siècle dernier, quand il s’est  avéré que le sous-sol de son plateau continental était riche en hydrocarbures. A nouveau, ce fut un grand  succès, dont une partie est investie dans le fonds souverain d’investissement à l’étranger (l’un des plus  importants au monde). Bizarrement, cette politique de souveraineté nationale, qui est excellente en termes  de maitrise de ses ressources naturelles, n’a pas été reprise au 21esiècle pour le programme  d’investissement massif dans l’éolien qui, pourtant, défigure le pays, qui exige des infrastructures  considérables, et qui crée de forts mécontentements. Entre-temps, les doctrines néolibérales ont tracé leur  chemin. 

JLD : C’est vrai aussi en France : le renouvelable est le cheval de Troie du privé, qui se fait subventionner  énormément par l’Etat, à travers le prix d’achat de leur production par EDF. 

BC : Pour comprendre la situation actuelle, revenons sur les changements intervenus durant les 30 dernières  années de dérégulation. En 1990, le parlement norvégien adopte une nouvelle loi sur l’énergie électrique, loi qui prend effet au 1er janvier 1991, selon laquelle l’énergie électrique doit être considérée comme une  denrée commerciale, et son échange, selon les lois du marché de l’offre et de la demande. Auparavant, les compagnies électriques locales avaient, dans leur district, le monopole et l’obligation de  délivrer l’électricité au prix le plus bas possible pour les habitants et pour l’industrie. Avec la nouvelle loi, on  passe du service public au business, on passe des tarifs au prix variable sans contrôle. La Norvège fut alors le  pays (d’Europe voire du monde) qui avait dans ce domaine, en termes de dérégulation, la loi la plus libérale.  Ce n’est que vers la fin des années 90 que les pays de l’U.E. commencèrent à déréguler leur marché de  l’électricité, donc 5 à 10 ans après la Norvège, et à un rythme moins soutenu. L’argument est toujours le  même : le marché est rationnel, il conduit à une meilleure efficience et à des prix plus bas. L’expérience a  montré l’inverse. 

Cet argument s’est en effet révélé erroné : une conférence syndicale à Oslo en novembre dernier (2021) a  démontré que le prix moyen entre 1970 et 1990 était de 62,5 centimes norvégiens (environ 7 centimes d’euro, base 2015). Après 1991, le prix moyen (base 2015) est 41 % plus élevé. D’autre part, il est avéré que  les amplitudes de variation des prix sont beaucoup plus importantes qu’avant la dérégulation. 

En 1970, la Norvège avait 1700 centrales hydroélectriques (grandes et petites). Elles produisaient l’essentiel  de l’électricité. 

Sur plus de 30 ans, la production d’hydroélectricité a plus que doublé et, de 1970 à 2020, elle est passée de  57 térawatt-heure (TWh) à 144 TWh. L’hydroélectricité représente au moins 90 % de l’électricité produite, 

le reste est fourni par les éoliennes et la vapeur de récupération de l’industrie, ou par des incinérateurs  municipaux. Le coût de l’électricité est presque partout inférieur à 30 centimes norvégiens (essentiellement  le montant des amortissements). C’est nettement moins qu’en Europe et en Grande-Bretagne. C’est  pourquoi l’électricité est utilisée partout où c’est possible, à la maison et à l’usine, et que le gaz y est  totalement absent, sauf pour les barbecues. Quant au fuel domestique, il est interdit depuis 2020. L’industrie est également très dépendante de l’énergie électrique à bas prix. Au siècle dernier, l’industrialisation s’est faite essentiellement sur cette ressource : les usines ont poussé à côté des centrales, dont elles étaient dépendantes et souvent associées. En 2019, bien qu’en déclin relatif, l’industrie utilisant  intensivement cette énergie consommait 37 TWh, soit environ 30 % de la production nationale. L’essentiel  de cette production industrielle est destiné à l’exportation. Ajoutons que le prix de l’électricité constitue son  atout compétitif principal, voire unique (aluminium, ferro-alliages, autres métaux, papier, etc.). 

Une caractéristique du pays est l’énorme capacité de stockage. Son système hydrographique a une capacité  de stockage de 87 TWh, soit 70 % de la production nationale. Dans de telles conditions, la Norvège est plus  qu’autonome et n’a nullement besoin d’échanger avec ses voisins. Néanmoins, pour réduire les coûts, il fut  

décidé dans les années 70 d’établir une interconnexion avec la Suède, puis en 1977, par câble sous-marin, avec le Danemark.  

Un grand changement intervint néanmoins avec la loi sur l’énergie de 1990 qui exigeait de séparer  production et distribution et qui imposait des règles commerciales de concurrence entre des acteurs qu’il  fallut inventer. A partir de ce moment, construire des câbles sous-marins destinés à l’exportation devint  rentable, voire très rentable pour les compagnies et pour l’état.  

En 1995, le parlement décida de créer avec la Suède, le Danemark et la Finlande, un cadre commercial pour  un marché unique de l’énergie électrique, en créant la bourse d’échange NORPOOL, alors dotée du  commerce avec l’étranger. Désormais (fin 2021), la Norvège dispose de câbles sous-marins vers le  Danemark, les Pays Bas, l’Allemagne et la Grande Bretagne, totalisant une capacité de transport de 24 TWh, soit 15 % de sa production nationale. 

Comme les prix en Europe sont plus élevés qu’en Norvège et que la demande y est très forte, les compagnies  norvégiennes cherchent avant tout à maximiser leurs profits en exportant, au détriment du stockage et des  besoins nationaux, ce qui conduit à l’égalisation tendancielle des prix en Europe et en Norvège. Durant les  10 premiers mois de l’année 2021, par exemple, les compagnies ont exporté 30 TWh, soit 20 % de la  production annuelle. Il en est résulté des stocks au plus bas et, en ces mois d’hiver où la demande est forte,  des prix records. Cela pénalise considérablement les ménages, l’industrie et l’agriculture. La situation est intenable pour beaucoup, si bien que le gouvernement de centre-gauche, qui est aux affaires  depuis octobre 2021, a décidé de débourser 5 milliards de couronnes (il n’y a que 5 millions d’habitants en  Norvège) pour soutenir les ménages et une partie de l’industrie. Néanmoins le chef du gouvernement et sa  ministre de l’énergie (tous deux travaillistes social-démocrates) ne veulent pas toucher au système de  dérégulation des tarifs. Selon eux, à long terme, les lois du marché sont bonnes pour l’approvisionnement et  les bas coûts.  

JLD : On voit que le prix de l’électricité norvégienne reste bas, un peu similaire à la France au cours des  années (autour de 12 centimes d’euro H.T. et 17 TTC). Par contre, on note une volatilité des prix qui  augmentent beaucoup cet hiver. La pénurie d’électricité risque de se produire, car les usages de l’électricité ont tendance à augmenter dans les transports et dans le chauffage. Cette volatilité est liée à l’électricité non  pilotable, notamment celle qui est liée aux renouvelables. Ainsi le haut prix des renouvelables de pays  comme l’Allemagne va se propager chez nous (en France comme en Norvège). On ne sait d’ailleurs pas  comment, en pratique, est traité ce marché : il est géré au jour le jour, de manière assez opaque, par des  négociations entre traders, qui conduisent parfois à de « mauvaises » opérations, avec des effets dominos dont les conséquences négatives sont le plus souvent reportées sur le dos des consommateurs.

BC : Je pense que la volatilité est souhaitée par certains acteurs, car elle est pour eux source de profits (et  donc de pertes pour d’autres, généralement le commun des mortels). C’est l’essence même du capitalisme  spéculatif et du boursicotage. L’art du tradeur est d’anticiper la hausse et la baisse. Cet art s’est affiné dans  les hedge funds qui savent de mieux en mieux spéculer sur la perte comme sur la chute des cours. Dans  certaines conditions, les énergies intermittentes amènent les producteurs à vendre à prix négatifs (cela s’est  produit l’été dernier avec le solaire allemand). C’est une aubaine pour le capitalisme spéculatif. La volatilité  est bien illustrée par le graphe suivant, qui montre, sur une longue période (1996-2021), les amplitudes, chaque année au mois de mai, du prix moyen à la bourse NORDPOOL (qui regroupe Norvège, Suède,  Danemark et Finlande) : 

JLD : Les échanges entre pays ont toujours eu lieu et sont une bonne chose mais, au niveau de la France et  de la Norvège, ces échanges devraient être pilotés par une société nationalisée, comme EDF pour la France, et non par les traders de la finance. On voit en tout cas que le Marché, loin de se traduire par un avantage  

pour le consommateur (et, depuis un an en France, pour les industriels), se traduit par une hausse des prix.  Les gouvernements vont justifier cette hausse de prix par des arguments (l’efficacité et la baisse des prix) qui  n’ont jamais pu être démontrés pour l’électricité hydraulique et pour le nucléaire. La volatilité du prix du gaz  et du pétrole va se propager à l’électricité. 

PA : Cette réflexion doit nous aider à dégager rapidement un argumentaire court en faveur de la distribution  nationalisée de l’électricité en France où, comme en Norvège, la production d’électricité est pilotable. 

BC, JLD, PA, Echanges décembre 2021

NOTE SUR LA TITRISATION DE L’ELECTRICITE, LE CAS NORVEGIEN (BC) 

Dans mes interventions précédentes sur l’électricité en Norvège, j’avais expliqué que la production et une  grande partie de la distribution de l’électricité en Norvège étaient pratiquement un monopole public (Etat et  communes/régions). J’avais toutefois expliqué que le négoce domestique et l’exportation étaient ouverts au  privé, notamment le transport par les câbles sous-marins, puisque ceux-ci sont à 50 % la propriété des  compagnies étrangères (allemandes, britanniques, etc.). Dans la présente note je souhaite vous montrer  comment les intérêts privés, surtout ceux qui sont organisés sur les marchés des changes et dans les fonds  d’investissements à l’étranger (volontiers dans les paradis fiscaux), ont progressivement acquis, en 30 ans, des avoirs considérables qui leur garantissent non seulement des retours sur investissement très juteux, mais aussi une influence dangereusement croissante sur les tendances du marché de l’énergie. 

En effet, le commerce de l’électricité n’est plus seulement une affaire physique (vente de courant électrique,  d’électrons mis en mouvement), mais aussi l’affaire de nombreuses transactions purement financières, tels  que les certificats d’origine, les bons carbone, les droits de transports, les taxes, les bonus à l’exportation, etc. Tous ces objets financiers constituent des « titres » qui s’achètent, se vendent, s’échangent à court et à  long termes, comme des actions dans l’industrie, les banques, l’immobilier ou autres secteurs. Comme nous  avons parlé de la titrisation de l’immobilier (à l’origine de la crise financière de 2008-2009 – voir Stiglitz & Krugman notamment) on peut également parler de la titrisation et de la « boursification » du commerce de  l’électricité. Voici comment les choses ont évolué en Norvège : 

Jusqu’à la mise en vigueur de la loi sur l’énergie en 1991, la société d’Etat Statnett (mot signifiant : réseau d’état) avait la responsabilité du réseau électrique, du transport et de la distribution. En 1993, Statnett crée une bourse de l’électricité (Statnett market) qui très vite accueille comme  nouveaux actionnaires les sociétés de réseaux des autres pays nordiques (Finlande, Danemark, Suède)  et baltes. L’objectif est alors l’optimisation de l’utilisation des capacités installées, objectif tout à fait  rationnel et souhaitable. 

En 2001, Statnett Market devient NordPool et se filialise. Les acteurs commerciaux (y compris la société  d’Etat Statnett) entrevoient que la construction des câbles haute tension entre pays (notamment sous marins) et l’interconnexion des bourses de l’énergie permettront d’intégrer physiquement et  financièrement la région (pays nordiques et baltes) au grand marché européen de l’énergie. Le  commerce de l’électricité commence à s’accompagner d’instruments financiers qui peuvent être utilisés  de façon purement spéculative. NordPool met alors en place sa propre plateforme pour les échanges  physiques de l’électricité mais aussi pour les nouveaux instruments et titres financiers, tels que les bons carbone et les certificats d’origine. C’est alors que commence vraiment pour la Norvège la  financiarisation (la titrisation) du marché de l’électricité. 

En 2008, NordPool vend une grande partie des actifs de sa plateforme boursière à Nasdaq OMX (la  bourse High-tech new-yorkaise) pour la somme de 2,4 milliards de NOK (à l’époque 1 € valait 8 NOK).  Cela se fait sans que le parlement soit consulté, alors que NordPool est à 50 % la propriété de la société  d’Etat Statnett ! Nasdaq OMX a des ambitions non dissimulées. Cette bourse new-yorkaise régit  aujourd’hui le commerce de l’électricité dans au moins 20 pays européens. Nasdaq a deux filiales en  Norvège : Nasdaq OMX Clearing Oslo et Nasdaq Clearing. Nasdaq et ses alliés poussent à la  construction de câbles sous-marins avec l’étranger, ce qui leur permet de multiplier leurs activités  spéculatives, leur objectif étant de maximiser le profit sur chaque transaction. 

En 2019, Statnett et ses partenaires vendent 66 % des actifs qui leur restaient dans NordPool Holding 2  AS à Euronext, l’une des deux grandes alliances boursières européennes, dont le siège est aux Pays-Bas  et à laquelle sont affiliées, par exemple, les bourses d’Oslo et de Paris. Prix de la transaction : 640  millions de NOK, ce qui est aujourd’hui perçu comme très bon marché. Cette fois encore le parlement  norvégien n’est pas consulté. Un député s’en émeut. Il est tout simplement ignoré par le ministre qui a  la tutelle de Statnett.

Alors qu’en 1993, l’Etat exerçait un contrôle total sur toutes les transactions concernant l’énergie et  l’électricité, désormais ce sont les actionnaires de Nasdaq et d’Euronext, deux des plus puissants réseaux  boursiers du monde, qui contrôlent non seulement le marché norvégien, mais une grande partie du marché  européen ! 

Le système boursier a mis en place les mécanismes qui permettent aujourd’hui à plus de 130 compagnies de  négoce (en grande partie sous le contrôle de capitaux étrangers réfugiés dans des paradis fiscaux, très  souvent au Luxembourg) d’opérer en Norvège. Un exemple récent des méfaits de ces compagnies est illustré  par la perte sèche de 13 millions de NOK enregistrée par la commune de Bardu, commune qui avait confié la  vente de son électricité communale au tradeur Kintech Energy Spot, une filiale norvégienne d’une  compagnie nord-américaine. 

Une investigation récente a aussi montré que de nombreuses centrales hydroélectriques (ainsi que la plupart  des éoliennes) sont aux mains de compagnies privées et en particulier de fonds d’investissement. En effet, en dessous d’un certain seuil de capacité, les petites centrales, ainsi que celles de certaines compagnies  industrielles comme celles du producteur d’aluminium Hydro, échappent au régime de propriété publique  (Etat et communes). Elles représentent 7 % de la production nationale, soit environ 10 TWh par an. Autrefois, les politiques stoppaient la vente de ces centrales à l’étranger, désormais c’est l’inverse qui est  encouragé. En 2002, la compagnie d’Etat Statkraft (production) et trois grandes compagnies régionales de  production (donc publiques) avaient regroupé dans une filiale commune 160 mini-centrales sous le nom de  Småkraft AS, ce qui en faisait le plus important conglomérat de mini-centrales en Europe. En 2015, les  quatre compagnies actionnaires vendent Småkraft à Aguila Capital, dont le siège est à Hambourg, mais qui  opère en grande partie du Luxembourg. Aguila Capital a également pris des participations directes dans  d’autres mini-centrales norvégiennes. Ce fonds est désormais le principal détenteur des mini-centrales en  Norvège et en Europe. Il a également jeté son dévolu sur les éoliennes. En effet, comme je l’ai expliqué  dans une note précédente, l’éolien, contrairement à l’hydraulique et aux hydrocarbures, n’est pas l’objet de  concessions temporaires, ni soumis au paiement de compensation, si ce n’est au propriétaire du terrain.  L’investissement dans l’éolien ne connaît, de la part des autorités, aucune autre restriction que l’autorisation  de construction, ce qui est totalement indépendant de l’investisseur. Ainsi 42 % de l’éolien norvégien est  dans les mains de compagnies privées, en grande partie des fonds d’investissement enregistrés dans les  paradis fiscaux, dont le Luxembourg. 

En conclusion : la Norvège est désormais complètement intégrée au marché européen de l’énergie. La  politique énergétique de l’U.E. est une catastrophe et les perspectives sont aussi désastreuses car l’Europe a  pour longtemps un déficit de production non carbonée. C’est ce qui explique la haute montée des prix en cet  hiver 2021-2022. Si les Norvégiens ne reprennent pas le contrôle de leur énergie, pourtant bon marché et  excédentaire vis-à-vis des besoins du pays, les prix continueront à rester au niveau européen, c’est-à-dire  allemand et britannique, ces deux pays étant les deux gros acheteurs de l’énergie norvégienne. 

Bruno Ceccaroli 

7.02.2022 

Sources principales

Trygve Tamburstuen, ancien secrétaire d’état, membre du parti travailliste 

Øivind Andresen, écrivain, bloggeur d’investigation.

MOBILISATION POPULAIRE MASSIVE EN NORVÈGE CONTRE L’INCONTRÔLABLE HAUSSE DES PRIX DE  L’ÉLECTRICITÉ 

Comme on s’y attendait, le 20 janvier fut une grande journée de mobilisation contre la hausse incontrôlée  (et incontrôlable dans l’état du système mis en place depuis 1991) des prix de l’électricité (voir mes notes  précédentes). Manifestations plurielles : d’abord dans l’espace, devant le parlement à Oslo et dans toutes  les villes d’importance du pays. Ensuite dans la diversité : certains rassemblements étaient convoqués par  

des mouvements spontanés sur les réseaux sociaux rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes  (ayez en tête que la population du pays est d’environ 5 millions d’habitants), ceux-ci étant invités à se vêtir  de gilets jaunes. D’autres rassemblements l’étaient à l’appel d’organisations syndicales (certaines  fédérations, certaines « UD » représentant ouvriers de l’industrie, employés des secteurs public et privé),  agriculteurs (les deux organisations syndicales qui les représentent) et patronat (la fédération de la grande  industrie et celle des petites entreprises). 

Tous demandent/exigent : 

Une aide immédiate de la part du gouvernement pour soulager les ménages, l’industrie et les  agriculteurs (ce qui est en route, mais jugé insuffisant)  

Un prix plafond pour l’électricité. Pour certains : 50 centimes de NOK, pour les plus radicaux : 35  centimes. 

L’arrêt de la construction de nouveaux câbles vers l’étranger, ceux-ci étant jugés responsables de la  hausse incontrôlée des prix. 

La remise en cause de l’exportation d’électricité lorsque les besoins du pays ne sont pas garantis, et  jamais en dessous d’un certain niveau de stockage (dans les bassins hydrographiques). La renégociation des accords d’échange avec l’étranger. 

Un retour à la régulation du marché (revendication reprise par le patronat !). 

Certains vont jusqu’à exiger le retrait de l’agence européenne ACER et la non-adhésion aux  Directives 3 et 4 de l’UE sur l’énergie. 

Les partis politiques institutionnels (représentés au parlement) n’en sont pas encore là. Il me semble  important de vous montrer comment les différentes sensibilités politiques se positionnent et réagissent  (cette appréciation est peut-être légèrement influencée par mes inclinations personnelles) : 

La coalition gouvernementale est divisée sur ce chapitre : 

Les travaillistes (PT) (20-25%) sont de chauds partisans des marchés et très soucieux de plaire à  Bruxelles. Ils sont plus européistes que les européistes alors que, par deux fois sur consultation (à  l’initiative du PT), le peuple norvégien a dit NON à l’adhésion (en 1972 et en 1994) 

Les agrariens centristes (AC) (10-13%), comme tous les autres partis institutionnels, ont contribué au  système en place. Néanmoins, ils sont désormais partisans d’une révision des mesures les plus  perverses et d’un meilleur contrôle des marchés (donc favorable à la régulation de ceux-ci). Ajoutons  qu’ils sont résolument hostiles à l’UE donc à ACER et aux Directives 3 et 4. 

La Gauche Socialiste (GS) (7-10%) qui n’est pas au gouvernement – mais celui-ci, minoritaire, a besoin  d’elle pour exister – appuie en gros les revendications exprimées le 20 janvier ; elle vit cependant dans  l’illusion que les câbles sont bénéfiques au climat, car ils sont supposés stimuler les investissements en  renouvelables (solaire, éolien) sur le continent. 

Le parti Rouge (R) (5%), opposition la plus à gauche au parlement (qui n’était pas suffisamment  représenté au Parlement jusqu’aux dernières élections pour pouvoir influencer le système  graduellement mis en place depuis 1991). Il est radicalement partisan d’une stricte régulation des prix et des marchés. Il soutient les revendications les plus radicales, par exemple : un prix plafond de 35  centimes. 

Le parti Vert (V) (3-4%, en dessous de 4%, il n’est que marginalement représenté au parlement mais a  des positions très fortes dans les grandes villes, notamment à Oslo). Il représente une opposition de  centre gauche. Il n’est pas préoccupé par le social et reste favorable à ce que les marchés assument la  transition écologique. 

L’opposition de droite (qui a dû quitter le gouvernement après les élections générales d’octobre dernier) est  également divisée, mais arrive à s’entendre pour critiquer le nouveau gouvernement, alors qu’ayant été aux  affaires pendant huit ans (deux législatures) elle a mis en place ou renforcé tous les mécanismes  responsables de la situation actuelle : 

Le parti conservateur (C) (20-25%) est, malgré la rhétorique, assez en accord avec les travaillistes  (PT) sur ces questions-là. 

Le parti dit du Progrès (P) (10-12%) est le parti le plus à droite de l’échiquier parlementaire. Dans  l’opposition depuis quelques mois, il a sans vergogne opéré une volteface sur ces questions, comme  sur beaucoup d’autres. Avec la crise de l’énergie, il est devenu ultra-protectionniste. Après avoir  détenu les portefeuilles des finances et de l’énergie et activement défendu et contribué au système  actuel (notamment la construction des câbles vers l’étranger), il soutient désormais la plupart des  revendications du 20 janvier, y compris l’arrêt de la construction des câbles (qu’il avait autorisée), un  prix plafond et le retrait de l’ACER. 

Le parti Libéral (L) (5%), qui se veut écologique, est sur la même ligne que les conservateurs (C). Le parti social-chrétien (SC) (3%) (en constant déclin, il est passé en dessous du seuil des 4% aux  dernières élections générales et n’est plus que marginalement représenté au parlement). Désormais  dans l’opposition, il se rapproche du parti agrarien centriste (AC) sur cette question. Il est favorable à  un prix plafond. 

Les partis n’ont pas participé à la journée du 20 janvier, mais nombreux sont les adhérents/militants du PT,  de AC, de GS, de R qui ont été très actifs dans les divers mouvements du 20 janvier. 

Notons aussi que 160 maires des communes productrices d’électricité (dont beaucoup sont AC ou PT) se  sont déclarés solidaires du mouvement du 20 janvier. 

Une nouvelle journée d’action est convoquée pour le 15 février, car tout le monde sent bien que la question  ne pourra être résolue par quelques demi-mesures. Le gouvernement s’est engagé à convoquer une  convention nationale pour analyser la situation et prendre des mesures adéquates.  

Bruno Ceccaroli 

26 janvier 2022

 

Quelques chiffres 

Année 2019 

Production nationale : 133 TWh (2021 : approx. 160 TWh) 

Capacité de production installée : 150 TWh 

  • hydro : 138 
  • éolien : 9 
  • thermique : 3 

La Norvège produit plus qu’elle ne consomme, importe et exporte. Exporte plus qu’elle n’importe. 

La puissance totale des câbles (début 2022) est de 9000 MW ce qui correspond à un volume d’échange de 79  TWh (à raison de 8700 heures opératives). Cela correspond à peu près à la moitié de la capacité de  production. Cette capacité de transport est passée de 6000 à 9000 MW entre 2020 et 2021, avec deux  nouveaux câbles de 1400 MW : l’un vers l’Allemagne, l’autre vers la Grande Bretagne. Ce sont ces deux  derniers câbles qui contribuent à la flambée des prix. 

Notons que la consommation de l’UE est de 3500 TWh, soit quelque 25 fois celle de la Norvège. En  admettant 4500 MW pour l’export (hydroélectricité) et 4500 MW pour l’import (solaire et éolien  intermittents), il s’agit pour chacun d’environ 1 % de l’approvisionnement de l’UE. C’est donc une illusion de  penser que le bassin hydrographique norvégien (et par extension le suédois) puisse servir de batteries vertes  pour l’Europe. C’était l’argument pour construire les câbles. Le constat est que ceux-ci ont pour effet  d’appauvrir les ménages norvégiens et de mettre en danger la compétitivité des entreprises norvégiennes.  Ils ont été uniquement une source de profit pour les compagnies de production, de transport et de négoce  (qu’elles soient privées ou publiques, norvégiennes ou étrangères, les éoliennes sont dominées par les  étrangers, les câbles appartiennent pour moitié aux étrangers).

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