Hopital Psy

La situation de l’hôpital psychiatrique en France vue par une psychiatre

Témoignage d’une psychiatre en région parisienne. La situation de l’hôpital psychiatrique en France ressemble à une grande maison qu’on n’a plus entretenue depuis des décennies.

Voici un aperçu du service de psychiatrie dans lequel je travaille. 

Les arrêts de travail des personnels non médicaux non cadres se multiplient tellement que les normes de personnels soignants ne sont plus respectées.

Pour une unité de 30 lits, il y a normalement 3 infirmiers et 1 aide-soignante le matin, 3 infirmiers l’après-midi et 2 la nuit. Actuellement, la cadre se démène pour que ça tienne, changeant les repos, pour trouver des volontaires en heures sup (déplafonnées et de nouveau défiscalisées depuis le covid) mais les volontaires se font de plus en plus rares. Tout le monde est épuisé. Un certain nombre de personnes ont annoncé leur départ ou projettent de le faire (l’une pour ouvrir un gîte, l’autre pour s’installer en libéral)

Au bout du compte il est fréquent qu’il y ait 2 infirmiers et une aide-soignante l’après-midi et un binôme infirmier/aide-soignante la nuit. Sans compter que ce sont souvent des personnels d’autres services, parfois les deux, ne connaissant pas les patients. Parfois des intérimaires. L’autre jour il y avait des erreurs dans la préparation des médicaments (c’est fait la nuit pour la journée). Un neuroleptique remplacé par un autre…Esidrex (diurétique) remplacé par Atarax (anxiolytique), ça surprend. Il y a aussi des erreurs dans les transmissions informatiques (un patient pour un autre). Dans la journée les équipes se plaignent de porter le poids de ce qui n’est pas fait la nuit et surtout de l’absence d’implication des personnels de nuit auprès des patients (forcément ils ne les connaissent pas, sont placés là comme des pions ou viennent juste arrondir leur fin de mois, ce qui est légitime vu leur salaire).

J’ai fait un mail à la directrice générale et la directrice des soins infirmiers pour les alerter des problèmes d’effectifs. Pas la moindre réponse.

 

Avec tout ça, le nombre de patients en isolement partiel ou total augmente. Il y a beaucoup de tension. Les gens s’engueulent, les patients entre eux, les professionnels entre eux, notamment les psychiatres et les secrétaires pour savoir qui va se coltiner le surcroît de travail administratif lié à l’article 84 (devenu 34) relatif au contrôle judiciaire des mesures d’isolement et de contention. Les professionnels, y compris moi, parlent parfois mal aux patients et vice versa.

 

Actuellement et depuis plusieurs semaines, les pyjamas fournis par l’hôpital sont quasiment en rupture. Il y a eu un changement de prestataire au niveau de la lingerie en avril. Depuis ça déconne. Certains patients se retrouvent à cours de pyjama ou vêtements. Parce que certains doivent se changer plusieurs fois par jour.

Ça peut vous paraître étrange parce que probablement tous qui me lisez, quand vous êtes hospitalisé, vous apportez votre sac avec pyjama, vêtements, affaires de toilette, serviette. Mais en psy ce n’est pas souvent le cas et souvent aussi il n’y a pas de famille pour aider.

Il n’y a plus de chaussons ni claquettes fournies par l’hôpital. Donc certains patients marchent pieds nus dans les couloirs, quand (la plupart du temps) nous n’avons pas de surchaussures jetables à leur donner.

Dernièrement on a donc donné aux patients des pyjamas jetables voire des draps jetables, parce qu’il n’y a pas toujours de draps non plus.

 

On en est là de l’accueil.

 

Nous avons dans l’hôpital un dispositif particulier, pensé et tenu par une infirmière Espace et une éducatrice une fois par semaine : l’Espace Vêt. Les patients ont la possibilité de prendre trois vêtements en échange de leur participation (couture, mise sur ceintre, tri, repassage…). Ça permet de les faire participer, sortir du service et aussi être dépannés en vêtements. Ceux-ci sont apportés par le personnel, de leur domicile, comme des dons. Depuis le début de la crise covid, l’espace Vêt est fermé (trop risqué !). La directrice des soins infirmiers garde la clé et c’est un parcours du combattant pour l’obtenir. Résultat : le personnel dépose directement ses vêtements dans les services, ce qui est normalement interdit par cette même DSI. On fait ça discrètement, on se débrouille.

 

La cafétéria de l’hôpital, lieu important de socialisation et soupape nécessaire pour les patients, tenue par deux infirmières et deux ASH, est fermée depuis mi août et « jusqu’à nouvel ordre ». Mutation, arrêts de travail….

 

L’autre jour, un assistant social s’est déchiré un biceps en aidant 2 infirmières à relever un patient au sol dans l’unité. Un patient de 120kg qui se laisse tomber. On nous dit que son arrêt de travail ne sera pas considéré comme un accident de travail parce que s’occuper physiquement d’un patient ne fait pas partie de ses missions. Alors que ce jeune AS est très impliqué dans le quotidien des patients et c’est une chance. C’est une base de la psychothérapie institutionnelle : rabattre les cartes au niveau des statuts/rôles/fonctions. Certains préfèrent sans doute le voir derrière son bureau.

 

Hier nous avons appris le décès d’un patient du service voisin la veille. Il a chuté, a été adressé aux urgences de l’hôpital situé à 10km pour exploration et suture d’une plaie à la tête. Il n’y a qu’un psychiatre de garde pour l’établissement. La ligne de garde du généraliste a été supprimée lors du dernier Plan de Retour à l’ Equilibre (budgétaire). Aucun bilan n’a été fait. Juste les sutures. Il est revenu, a désaturé et a fait un arrêt cardiaque. Le récit qu’en font les infirmiers est : il n’y avait pas de médecin aux urgences. Ce qui est faux (c’est un SAU) mais cela dit bien comment les professionnels vivent ce qui touche l’hôpital public : comme une catastrophe, un abandon massif.

Hier am, dans ce service, seule 1 des infirmières d’après-midi sur 3 est venue travailler. Deux du matin ont dû prolonger leurs horaires sur ordre de la DSI.

 

Une journaliste de France 5 voulait interroger des soignants de psychiatrie et filmer dans un service. Elle a sollicité l’USP, entre autres. Je l’ai eue au téléphone. Contre toute attente la directrice a accepté ce principe. La responsable de la communication du GHT m’a appelée pour savoir ce que je comptais faire ou dire dans ce docu. Elle a aussi appelé la journaliste. Cette chargée de com se montrait sceptique, disant qu’il était préférable de montrer une image positive de l’hôpital. Je ne comptais pas pointer spécialement l’hôpital où je travaille. Il illustre ce qu’il se passe partout en psychiatrie. Je le lui ai dit. C’était vendredi. Lundi j’ai su par la journaliste que la directrice avait changé d’avis. Même pas un mail pour me prévenir.

Finalement la journaliste me rappelle ce matin pour aller en plateau. Je ne manquerai pas d’envoyer le lien à la directrice.

 

On a l’impression que les choses s’accélèrent. Il y a un moment où l’hôpital ne peut plus tourner. Ça tombe bien. Il faut le virage ambulatoire (déjà fait en psychiatrie) et réduire les dépenses de santé de l’Etat.

 

A Ville-Evrard (HP du 93), l’unique unité d’hospitalisation d’un secteur a fermé cet été pendant 2 mois parce qu’il n’y avait plus de médecin. Ça a rouvert mais c’est le secteur entier qui est menacé de fermeture, les patients seraient alors pris en charge par le secteur voisin.

Dans cet hôpital il y a 80 postes d’infirmiers vacants.

A Esquirol (94), 30 postes sont vacants. Deux unités d’intra tournent avec 80% de l’effectif infirmier composés d’intérimaires.

 

Ce matin la cadre de l’unité s’effondre en pleurs devant moi, elle qui est si solide habituellement. Elle prend toute l’agressivité de tout le monde en plein figure, ne trouve pas moyen d’exprimer sa colère ou tout simplement son désarroi. Elle a besoin de vacances dit-elle mais ne peut pas en prendre car s’occupe seule chez elle de son père âgé qui a la maladie d’Alzheimer. Le travail était pour elle un refuge jusqu’à présent. Ça n’est plus le cas.

 

Énumération un peu fastidieuse peut-être des difficultés de l’hôpital psychiatrique. Et encore je ne vous ai pas parlé de l’ambulatoire…

Comment peut-on encore faire de la clinique quand on est à ce point empêchés de travailler ?

 

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