Série d’été: Extraits de:

“Résistons ensemble pour que renaissent les Jours Heureux”

Pour cet été, nous vous proposons de retrouver des extraits du livre “Résistons Ensemble, pour que renaissent les Jours Heureux” (Editions Massot).

Vous pouvez retrouver gratuitement l’intégralité de cet ouvrage en version électronique en cliquant ici   

par Samuel Churin

Droits attachés à la personne, sécurité salariale inconditionnelle

La crise que nous traversons fait des morts. Pas seulement d’un point de vue sanitaire, mais aussi d’un point de vue social.
Le coronavirus touche indifféremment les riches et les pauvres. La récession ne fera de morts que parmi les pauvres. Nous devons agir d’abord urgemment en prolongeant l’indemnisation de tous les chômeurs puis de façon pérenne. Je propose d’interroger un dogme rarement remis en cause : celui de l’emploi à tout prix et de la valeur travail. La phrase d’Emmanuel Macron « tous les Français n’ont pas le sens de l’effort » en est une parfaite illustration. S’il est vrai que le mépris avec lequel sont traités celles et ceux qui sont au chômage n’est pas partagé par tous, l’hypothèse jamais remise en cause de « l’emploi à tout prix et sa valeur travail » fait l’unanimité dans la classe politique. L’emploi à tout prix est même une obsession puisqu’il est au cœur de toutes les phrases pleines de morgue, devenues célèbres, prononcées par Emmanuel Macron :
« La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » (École du numérique de Lunel dans l’Hérault, 27 mai 2016)
« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (Halle Freyssinet Paris, 29 juin 2017)
« Je ne cèderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » (École française d’Athènes, 8 septembre 2017)
« Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas » (Corrèze, 4 octobre 2017)
« Je traverse la rue, je vous en trouve » (à propos de l’emploi, adressé à un chômeur, jardin de l’Élysée, 16 septembre 2018)
Personne n’a relevé que derrière la violence inouïe de ces propos se cachait une idéologie hélas partagée par une grande majorité. Cette idéologie est posée comme hypothèse jamais remise en cause, elle est le fondement de toutes les politiques et l’obsession des commentateurs : rétablir le plein-emploi afin que chaque citoyen s’épanouisse.
Tout d’abord, le plein-emploi n’existe pas et n’a jamais existé. La France a connu un plein-emploi fictif : à une époque (années cinquante et début des années soixante) où presque la moitié de la population n’était pas employée, à savoir les femmes. Et c’est d’abord une mise au point à faire : si nous voulons comprendre l’enjeu de ce débat, il faut impérativement différencier l’emploi et le travail. Ces deux termes ne se recouvrent pas.
L’emploi est obligatoirement sanctionné par une fiche de paie. Après avoir dit cela, on comprend parfaitement que bon nombre de personnes travaillent sans être employées. À commencer par l’immense majorité des femmes après-guerre qui ont énormément travaillé (élever les enfants, tâches ménagères, etc.) sans être employées. En écrivant ces mots, je travaille sans être employé. La liste de celles et ceux qui travaillent sans être employés est immense, à commencer par tous les étudiants.
Pour comprendre l’aberration du plein-emploi tant adulé, il suffit de poser les chiffres : il y a six millions de chômeurs dans ce pays (source Les Échos : chiffre au plus bas si l’on considère uniquement les inscrits à Pôle Emploi). Même si l’on arrivait à créer un million d’emplois (ce qui serait énorme), il resterait encore au minimum cinq millions de personnes précarisées. On en fait quoi ? On en parle ou elles sont quantités négligeables ?
En ce domaine, force est de reconnaître que les libéraux n’ont pas l’exclusivité des recettes à coups de baguettes magiques. Certains sur leur gauche préconisent l’interdiction des licenciements et le partage du temps de travail. Je n’ai rien contre ces propositions, mais elles sont mensongères quand elles prétendent résoudre le « problème de l’emploi ». D’autres sur leur droite avancent la funeste préférence nationale sur le thème « Les émigrés dehors, les Français d’abord ». Inutile de dire à quel point les défenseurs de cette thèse sont aussi dangereux que menteurs. Tous ces programmes sont souvent résumés en une phrase : « Avec moi, le retour au plein-emploi ». Ces promesses sont et seront toujours un mensonge. Mensonge aussi énorme que de supprimer le remboursement des médicaments sous prétexte que personne ne sera plus malade.
Ainsi pour l’ensemble des partis politiques, le salarié proche du licenciement est un « client », un sujet digne d’intérêt. À grand renfort de déclarations on dénonce la fermeture de certaines usines, même si la religion libérale interdit à ses adeptes d’être trop véhéments. Mais quand ce même salarié se trouve au chômage, il passe aux yeux de tous de victime à coupable ! Non seulement il est négligé, mais pire : il est méprisé, contrôlé, harcelé et forcé d’accepter n’importe quel petit boulot à n’importe quel prix. Et cela au nom de la sacro-sainte valeur « travail » qu’il faudrait d’ailleurs appeler valeur « emploi ». Car la méprise est dans ce mot. La valeur travail, l’immense majorité des chômeurs la partage. Mais ils n’en ont pas la même définition. Lorsqu’ils sont autour des ronds-points à parler politique, lorsqu’ils font des propositions sur une fiscalité juste assortie de services publics renforcés et non dégradés, lorsqu’ils élèvent leurs enfants, lorsqu’ils font partie d’une des milliers d’associations sans lesquelles la France n’existerait pas, ILS TRAVAILLENT. Mais pourquoi la valeur travail ou plutôt la valeur emploi, serait-elle prioritaire ? Pourquoi serait-elle supérieure aux autres valeurs ?
Je revendique tout autant salutaires et indispensables les valeurs repos, partager du temps avec ses amis, ses enfants, aller au spectacle, au cinéma, lire un livre, écouter une chanson, regarder la télé, manger un bon plat, aller en vacances, aller au musée, échanger, aimer… La liste n’est évidemment pas exhaustive. Ce qu’on appelle « valeur travail » est souvent synonyme d’emploi pénible très mal payé, d’emploi à temps partiel loin de chez soi, d’emploi subi et non choisi. En quoi la valeur de ces boulots asservissants serait-elle supérieure à une seule des valeurs citées ci-dessus ?
Et pourtant, au nom de cette sacro-sainte valeur, Nicolas Sarkozy pouvait tranquillement humilier le « chômeur qui se lève tard » et l’opposer au « smicard qui se lève tôt », Manuel Valls tout comme Laurent Wauquiez pouvait surfer sur la rhétorique des « droits et des devoirs », et Emmanuel Macron peut maintenant fustiger le manque d’effort de certains Français, autrement dit en langage courant des fainéants de chômeurs. C’est encore au nom de cette « valeur travail » que la France dépense plus de 100 milliards d’euros par an pour l’emploi à tout prix, allant même jusqu’à financer Alstom pour des TGV qui ne serviront à rien puisque promis à des lignes régionales non équipées. Cette folie de l’emploi a notamment conduit au CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), ce fameux plan d’aide aux entreprises qui devait créer un million d’emplois et qui n’a, de fait, eu pour conséquences que l’augmentation obscène des marges des plus riches !
Lorsqu’on s’attaque au droit des chômeurs, des plus précaires, on s’attaque aussi au droit des salariés à l’emploi stable. En effet moins les chômeurs ont de droits, moins les salariés en CDI (contrat de travail à durée indéterminée) ont le choix de dire « non ». Auquel cas on leur répond : « y’en a deux cents qui attendent ta place ». En organisant la guerre contre les chômeurs, on favorise le dumping social. Comme membre du CNNR (Conseil national de la Nouvelle Résistance), je ne ferai qu’une seule proposition : sur le principe du régime général de la Sécurité sociale cher à Ambroise Croizat (émanation du CNR, Conseil national de la Résistance), nous devons penser des droits attachés à la personne et déconnectés de l’emploi. Il s’agira d’élaborer une sécurité salariale détachée de l’emploi. Pour cela, je propose une assurance chômage inconditionnelle. Cette réforme permettrait à des millions de personnes de vivre bien au-dessus du seuil minimum de pauvreté et entraînerait, par ricochet, la revalorisation des salaires de tous les emplois pénibles. Cette réforme est tout aussi possible que la mise en place de la Sécurité sociale. Ce n’est pas une question de financement, on s’évertue à dilapider les fonds publics en exonérations et autres aides aux emplois inutiles, c’est une question de priorité absolue.
Née de la volonté ardente de refuser les politiques néolibérales qui ont conduit à notre perte, nous n’avons pas d’autre raison d’être que la lutte quotidienne sans cesse intensifiée. Ce n’est qu’en regroupant toutes les forces autour de nos aspirations quasi unanimes que nous arriverons à mettre en place un État providence véritablement solidaire au service de toutes et tous.
Samuel Churin est comédien, et membre de la Coordination des Intermittents et Précaires.

Le jour d’après concerne t-il nos enfants?

par Raymond Millot

Quand seize organisations (maintenant trente), dont la CGT et ATTAC, ont lancé l’appel « Plus jamais ça ! Préparons le JOUR D’APRÈS », je me suis mis à rêver et, avec quelques amis, nous avons diffusé cette « Très Bonne Nouvelle » espérant voir ce collectif s’élargir en envisageant « la constitution d’un Conseil national de la Résistance 2020 adapté à notre temps… ».
Cette précieuse référence historique n’est cependant fondée qu’à un seul titre : le CNR était alors, comme nous le sommes aujourd’hui, à la veille d’un changement radical d’époque. Les résistants, pourtant effroyablement divisés, avaient besoin de croire et de faire croire qu’on allait passer de l’ombre à la lumière. Les résistants d’aujourd’hui, dans leur grande diversité, ont tous conscience que nous allons passer d’une lumière vénéneuse à une ombre effrayante, mais incitant à imaginer « un futur frugal et désirable » comme nous y invitent différents chercheurs.
Les résistants s’unissaient pour que la France « retrouve son équi- libre moral et social et redonne au monde l’image de sa grandeur et la preuve de son unité ». Les seize se sont unis « pour reconstruire ensemble un futur, écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral ».
Le CNR pensait à la formation de la jeunesse. Le plan Langevin- Wallon en témoigne. Il entendait réformer le système instauré par Jules Ferry, considérant possible « que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles, […] que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance, mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires ». Le processus sélection/exclusion des apprenants pouvait se poursuivre et l’on constate aujourd’hui que les « apports populaires » reculent au profit des beaux quartiers. Néanmoins, l’expérimentation qu’il a impulsée, interrompue en 1947, a pu montrer l’intérêt des « méthodes actives ». Le formatage, libéral, après un détour pétainiste (les écoliers devaient chanter M aréchal, nous voilà ! ) pouvait reprendre et installer solidement dans les esprits l’individualisme et le sentiment Thatcher : no alternative. Dans l’appel des Seize, et dans d’autres après lui : l’éducation n’est même pas évoquée !
Comme s’il était impossible de mettre en question l’institution scolaire. Pourtant, en 68, on avait eu cette audace. Des impertinents avaient osé détrôner Jules Ferry, et rappeler son discours de 1879 : « Il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux ls d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés
peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. » La Commune. Ferry était du côté des bourreaux. Son intention de formatage explicite est dénoncée comme telle par une petite minorité clairvoyante : former des citoyens respectueux de l’ordre bourgeois, des patriotes ers de l’œuvre civilisatrice dans les colonies, prêts à mourir pour la patrie (ce qui n’a pas manqué). Cette intention avouée a duré, jusqu’en 68, comme en témoigne ce fait : dans toutes les classes, la matinée devait commencer par une leçon de morale. Son résumé devait être calligraphié, après la date, sur le « cahier du jour », que l’inspecteur ne se privait pas de contrôler.
L’école semble aujourd’hui intouchable, surtout parce qu’elle prend en charge les enfants. Parce que les diplômes universitaires sont aux yeux des parents des objectifs majeurs : en avril 2020, une idée circule : les enfants vont « décrocher » s’ils ne reviennent pas à l’école lors du déconfinement ! Intouchable parce que les enseignants sont des électeurs influents, parce que trop peu d’entre eux sont conscients de leur fonction dans la reproduction sociale, parce que beaucoup pensent que ce qui a été bien pour eux doit pouvoir l’être pour tous…
Ouvrons les yeux : le jour d’après ne portera pas la promesse de jours heureux. Ce jour va arriver très vite. Il est temps d’avoir à l’esprit que nos enfants et nos petits-enfants vont devoir le vivre.
Cette préoccupation devrait tarauder l’esprit de tous les parents, de tous les éducateurs, de tous les citoyens. L’institution scolaire n’est pas conçue pour y répondre. Dès aujourd’hui, il est possible d’affirmer que la société va avoir besoin du potentiel d’intelligence, de créativité de tous les individus et non plus d’une hiérarchie sociale avec des « premiers de cordée », des « collaborateurs » capables de les seconder et des gens qui « ne sont rien ». Le Covid-19 met provisoirement à l’honneur les caissières, les éboueurs, les aides-soignantes, les livreurs à vélo, les « agents de propreté et d’hygiène ». Le jour d’après ne devra pas les oublier, en matière de respect, de revalorisation, de possibilité de s’auto-organiser, de se former. Et de salaire.
Les éducateurs, les enseignants, qui poursuivent, à contre-courant, des projets émancipateurs, ont mille exemples illustrant ce concept de potentiel. Les parents attentifs constatent qu’il est immense chez leurs enfants… avant de les livrer, comme par une fatalité, au formatage scolaire. Un exemple saisissant nous est fourni par le chorégraphe Angelin Prejlocaj. Dans le téléfilm de Valérie Müller, Danser sa peine , il prouve que des prisonnières en longue peine (sans doute des « rien de rien » pour Macron) peuvent découvrir les capacités de leur corps, surmonter leurs complexes, leurs découragements, se soutenir, réaliser une chorégraphie de qualité, obtenir la permission d’aller, « hors les murs », la présenter sur des scènes prestigieuses à Aix et Montpellier. Exploit qui visiblement les transforme, les réhabilite, leur promet un nouveau départ. Des exemples semblables pour les enfants de tous âges sont nombreux.
Cet objectif majeur est impensable dans un système éducatif chargé du formatage des individus au service de la reproduction de l’ordre social ou de la construction d’un ordre nouveau (souvenons-nous d’ Homo sovieticus ). Il faut en conséquence que l’éducation soit considérée, ainsi que la santé, comme un bien commun indépendant du système politique et du système marchand, comme doit l’être la gestion de l’eau, de l’air, de la terre… Tous les acteurs qui y contribuent doivent se considérer engagés dans une recherche-action faisant l’objet d’échanges régionaux et nationaux dont les travaux doivent être rendus publics.
De nombreux pédagogues, pour la plupart rêvant d’une société se dégageant des rapports dominants/dominés, ont planté des jalons, sans penser qu’une autre société, imprévue, allait en avoir besoin. Les ZAD en sont une des facettes prévisibles. Dans celle de Notre-Dame- des-Landes, l’utopie réaliste d’Ivan Illich d’une « société sans école » serait aujourd’hui imaginable pour les enfants de trois à douze ans. Une société éducatrice très riche par la palette de métiers, d’activités artisanales, agricoles, scienti ques, de créations artistiques, de luttes, de débats, de fêtes, par l’exercice du respect des équilibres écologiques dans la nature environnante. L’état d’esprit des adultes les rendrait disponibles pour informer des enfants inévitablement curieux, pour les initier, les faire à participer à leurs travaux. Les adultes ayant la bre pédagogique pourraient organiser systématiquement des temps au cours desquels les jeunes apprenants engrangeraient les savoirs acquis, les analyseraient, chercheraient à les prolonger, utiliseraient à cet effet Internet, écriraient leurs idées, relateraient leurs expériences, leurs contributions, dans le journal, à la radio.
L’exemple de La Villeneuve de Grenoble montre qu’il est possible de mettre à contribution cette société éducatrice en ville. Des équipes d’enseignants en ont esquissé les contours. Soudées dans une recherche-action sur « l’école ouverte, la pédagogie du projet » elles ont pu résister, avec le soutien des familles, durant trente ans, à la volonté normalisatrice de l’institution.
Un tel changement de paradigme ne peut cependant être imposé. Des conventions citoyennes régionales, pour l’envisager, devront auditionner les porteurs d’expérience qui existent à tous les niveaux de l’Éducation nationale, dans les écoles alternatives, et dans l’Éducation populaire. Il s’agira de montrer que le savoir ne se transmet pas mais se construit individuellement et collectivement. Que les pédagogues professionnels se forment dans des recherches-actions et qu’ils peuvent gérer les lieux où ils exercent. Qu’il est possible d’associer au projet éducatif de nombreux acteurs, exceptionnels ou non, tel architecte, tel sociologue, tel cultivateur bio, tel animateur d’AMAP, tel médecin, tel technicien de l’informatique ou de la puri cation des eaux, tel militant de l’action humanitaire. Que l’idée de « société éducatrice » n’est nullement utopique. Que les groupes d’âge hétérogènes favorisent l’entraide et la coopération. Que le développement du potentiel de chaque enfant suppose qu’il ne soit pas soumis à des normes castratrices.

Raymond Millot se définit lui-même comme libertaire, féministe, internationaliste, autodidacte. Il a été charpentier, électricien, agent technique, instituteur (école expérimentale), conseiller pédagogique, coordinateur de la recherche-action (école ouverte/société éducatrice) à La Villeneuve de Grenoble. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Une voie communautaire ; Émancipation, avenir d’une utopie , et co-auteur de : À la recherche de l’école de demain ; Écoles en rupture ; V ivre à l’école en citoyen .

Rendez-nous la vie

par Pacôme Thiellement

Rendez-nous la vie. On ne vous demande pas plus. On vous demande de nous laisser vivre. Aujourd’hui, même ça, on ne l’a pas. On ne nous le permet pas. La vie, SVP. Il y a des choses simples et qui semblent plus difficiles à obtenir que tout : un logement décent pour ous, le minimum vital, la vie. Pour le reste, ce sera plus compliqué mais on a de la ressource. Pour le reste, on se débrouillera. On vous rappellera.

17 % des logements à Paris sont inhabités. Gentrification oblige, les capitales d’Europe sont devenues des villages fantômes. On ne peut plus y vivre, et à peine y mourir. Les loyers sont si chers (cher n’est pas le bon mot ; un livre d’art est cher ; les morilles sont chères ; les loyers sont impossibles). On a laissé les propriétaires faire ce qu’ils veulent avec tout cet espace qui ne leur appartient que parce qu’on le leur laisse. Nous sommes trop gentils avec des gens qui ne le sont pas du tout. Rendez-nous l’espace. Un espace devrait d’abord appartenir aux vivants, à la communauté, au partage. Si on a une chose à exiger, une seule, c’est que les loyers des capitales européennes baissent, et baissent drastiquement, tout de suite. Ils devraient même être gratuits. Que les gens qui bossent la journée dans une ville puissent y dormir le soir, et pas à deux heures de leur lieu de travail en transport en commun. Si un loyer est trop cher pour qu’un Parisien y vive, il doit baisser. Ça devrait être une loi. Loyers, baissez, SVP
Les produits de première nécessité doivent être accessibles à tous. Tout le monde doit pouvoir manger pour vivre. Il y a largement assez de nourriture pour tout le monde, et tant de nourriture gâchée parce qu’on ne veut pas la céder. Le comble de l’ignominie, c’est l’interdiction aux pauvres de faire la poubelle des supermarchés. Ce qui est jeté à la
poubelle ne devrait plus appartenir à celui qui l’a jeté. C’est jeté, c’est à récupérer, et ça ne devrait même pas pouvoir être discuté. Le reste, on pourra en discuter si vous le voulez. Mais pas ça : il faut que tout le monde puisse manger. Le minimum vital devrait même être gratuit. Pour le reste, on verra. On en rediscutera. On vous rappellera.
Tout le monde le sait assez : l’argent est une drogue, l’argent rend fou. C’est une drogue : plus les hommes en possèdent, moins ils le partagent. Il faudrait faire une loi sur l’argent : passé une certaine somme, on vous surveillerait, on ferait des tests. Si vous n’êtes pas capable de le partager, votre argent, on vous le retirerait. On vous mettrait sous tutelle, sous curatelle. On vous en laisse déjà tellement. Pour vous, ce n’est pas assez. On sait : ce n’est jamais assez. Mais vous n’êtes pas vous-mêmes, c’est l’argent qui vous possède. C’est l’argent qui parle en vous. Un milliardaire avec l’argent est comme un drogué en manque, comme un alcoolique quand le bar va fermer.
Il faudrait probablement faire une loi là-dessus. Une loi morale d’abord. Parce qu’on n’arrivera jamais à faire passer notre loi, ils sont capables d’acheter les juges. Ils achètent déjà les hommes politiques, les policiers, les militaires. Il faudrait faire une loi morale qu’on partagerait tous, qu’on ferait passer comme une règle de vie : passée une certaine assiette, on ne t’écoute plus, on considère que tu ne fais plus partie de la communauté des hommes, tu es moins qu’une merde. La France compte 40 milliardaires et deux millions de millionnaires. On va être généreux : on met l’assiette au deuxième million. Si tu es troismillionnaire, tu partages ton million en trop ou c’est fini, on ne t’écoute plus, on ne te parle plus, on ne joue plus avec toi ou pour toi, on fout la honte à tous ceux qui te fréquentent, les artistes qui te vendent leur machin, les stars qui boivent ton pinard. Tu donnes ou tu pars. Tu vas jouer tout seul avec ta fortune, dans tes rues privatisées avec des vigiles à l’entrée, dans ton bunker où tu vas te con ner lors de la guerre atomique mais où tu vas te faire chier dès la deuxième semaine, avec seulement dix bouteilles de champagne et trois call girls qui te détestent et qui niront par te saigner pour partager la bouteille restante avec ton garde du corps. Trois Millionnaire, tu es un con et tu es devenu notre paria.

Si on faisait une campagne d’affichage pour leur faire honte ? Pas de violence, juste la honte. Des affiches avec leur gueule, leur fortune, et comment ils l’ont faite surtout. Comment ils la font et la gardent. Comme s’ils étaient des bandits de western ou des
disparus (ce qu’ils sont, d’une certaine façon). « Wanted » : votre fric, mabouls. « Avis de recherche » : votre cœur, tarés. Plutôt que de sauver Notre-Dame (en n : soi-disant sauver Notre-Dame), sauvez les humains. C’est du « name and shame » ? C’est du « name and shame ». À l’heure où les hyper-riches achètent tout, des journaux aux artistes contemporains, pour blinder leur communication et se donner une bonne image d’eux-mêmes, il faut leur renvoyer la réalité de leurs méfaits à la face, continuellement. Il faut, en échange de l’image qu’ils veulent nous imposer d’eux-mêmes, leur renvoyer leur vrai visage. Ce n’est pas de la violence. C’est même le contraire de la violence : c’est une campagne de communication ; une campagne à leur adresse, ou plutôt à l’adresse de ce qui reste d’humain en eux. Rendez-nous la vie. Cessez de nous piller, SVP.

La politique n’est rien. Les politiciens ne sont rien, c’est l’argent qui est tout. C’est l’argent qui les possède et en fait ce qu’ils sont devenus aujourd’hui : de simples laquais, des valets de pisse. Assez pavoisé. Si les 40 milliardaires en France deviennent deux millionnaires, on s’en sortira très bien, on aura des milliards à mettre dans les logements, la nourriture, la santé, l’éducation. Et pour le reste, ne vous inquiétez pas, on se débrouillera. Mais ils ne nous le donneront jamais s’ils n’apprennent pas à avoir honte. Il est impératif qu’ils aient honte. Alors on va commencer. Rendez-nous la vie.

Écrivain et vidéaste français, Pacôme Thiellement est une gure de la culture contemporaine et un artiste prolique, il est l’auteur d’une dizaine d’essais, dont Pop Yoga (Sonatine), La Victoire des Sans Roi (PUF).